Fondation du Commonwealth numérique d'Haïti

Le mot du serrurier

Pourquoi la Constitution d'Haïti échoue sans cesse — expliqué d'abord à un enfant, puis en cinq paraboles.

Document public · 6 septembre 2026

D'abord, la version simple

Imagine que ton école affiche dans le couloir un grand panneau avec le règlement. Ce sont de bonnes règles. On ne bouscule personne. Chacun a son tour. Chacun a son repas.

Maintenant imagine qu'il n'y a aucun professeur. Pas un seul. Juste le panneau.

Les règles restent vraies. Elles sont toujours là, sur le mur. Mais quand quelqu'un bouscule, il ne se passe rien — parce que personne n'a pour tâche de faire qu'il se passe quelque chose.

C'est le problème d'Haïti. Ce n'est pas que les règles soient mauvaises. Haïti a écrit près de deux douzaines de constitutions depuis 1804, et beaucoup sont bonnes. Celle qui est en vigueur dit qu'un président ne peut pas rester trop longtemps, que chaque enfant a droit à l'école et à la nourriture, et que le créole — la langue que presque tout le monde parle réellement — est l'une des langues officielles du pays.

L'ennui, c'est que presque personne n'a jamais reçu la charge de rendre ces règles réelles. Et les rares à qui cette charge a été confiée n'ont jamais été nommés.

La clé enfermée dans le coffre

Pour tenir une élection en Haïti, il faut un conseil chargé de l'organiser. Mais ce conseil est désigné en partie par des gens qui ont obtenu leur poste en gagnant une élection.

Il faut donc une élection pour avoir le conseil, et le conseil pour avoir une élection.

Il existait une clé de secours — un conseil provisoire, autorisé une seule fois, tout au début. Elle a servi en 1988. Le texte prévoyait qu'une fois utilisée, elle devait être rendue. Elle l'a été.

Le vote sans question

En décembre, les Haïtiens doivent voter pour modifier leur Constitution. La date est fixée. Les bulletins seront imprimés.

Mais nulle part il n'est écrit en quoi consiste la modification.

Imagine qu'on demande à toute ta classe de voter oui ou non sur une nouvelle règle — et que personne ne veuille dire ce que cette règle contient.

La même chose, pour les adultes

Cinq paraboles, et l'article que chacune contient

Chaque récit ci-dessous correspond à un mécanisme réel de la Constitution en vigueur. La note qui le suit dit lequel.

Le mot du serrurier

Un homme, inquiet des cambriolages, écrit sur sa porte d'entrée, d'une écriture soignée : cette porte doit rester fermée à clé en tout temps. Il ne pose jamais de serrure. La maison est cambriolée. Il ressort, revient avec un stylo, et récrit la phrase — en plus grand, et soulignée.

Toute la thèse. La règle a toujours été écrite. L'institution capable de la faire respecter n'a jamais été bâtie, et la réponse à chaque échec fut une règle mieux rédigée.

La clé dans le coffre

La clé du coffre-fort se trouve à l'intérieur du coffre-fort. On s'en est aperçu dès le départ : un double a donc été taillé — à n'utiliser qu'une fois, pour l'ouvrir la première fois, et à détruire aussitôt après, afin qu'aucun double ne puisse jamais servir à mal. Le double a servi en 1988, puis a été détruit, exactement comme prévu.

Articles 192 et 289. Le Conseil électoral permanent est désigné en partie par une Assemblée nationale que seule une élection produit ; et l'élection suppose le Conseil. Le conseil provisoire de l'article 289 était la seule entrée, et il portait en lui sa propre extinction — sa mission prend fin le jour où le Président élu entre en fonction.

L'arbitre qu'on a voté de remplacer

Une ligue n'a qu'un arbitre. Il est lent, à moitié aveugle, et seuls les deux capitaines peuvent l'appeler sur le terrain — mais il existe, et il siffle parfois. Les clubs votent son remplacement par une véritable instance d'arbitrage : qualifiée, indépendante, dotée de pouvoirs. Le vote passe. L'ancien arbitre s'en va. L'instance n'est jamais nommée. Quinze ans plus tard, on joue toujours.

Article 183, abrogé en 2011. Le pouvoir de la Cour de cassation de statuer sur l'inconstitutionnalité a été supprimé au profit d'un Conseil constitutionnel qui n'a jamais été installé. Ce n'est pas un vide qui aurait toujours été là — c'est une serrure retirée au moment même où l'on en promettait une meilleure.

La règle de famille

Chaque génération l'inscrit dans l'acte : nul ne détient cette maison à vie. Et une génération sur deux, quelqu'un la détient à vie — non pas en déchirant l'acte, mais en le modifiant, régulièrement, par la procédure de révision que l'acte lui-même prévoit.

1957, article 87. Un président écrivit qu'il ne pouvait rester en fonction un jour de plus que six ans. Sept ans plus tard il était Président à vie ; il abaissa ensuite l'âge d'éligibilité de quarante à dix-huit ans pour que son fils lui succède. Chaque étape fut légale. Personne, dans cette histoire, n'a enfreint les règles — c'est précisément le point. Des règles amendables par celui qu'elles contraignent ne sont pas des contraintes. Ce sont des formalités.

Le bulletin scellé

Une ville est convoquée aux urnes. La date est fixée, les bureaux de vote sont annoncés, le bulletin est imprimé avec deux cases — verte pour oui, blanche pour non. La question en tête se lit : approuvez-vous le projet ? Personne ne veut dire ce qu'est le projet. Il existait une règle exigeant sa publication trois mois à l'avance, dans les deux langues. Le nouveau règlement, simplement, n'en parle pas.

13 décembre 2026. Le Décret électoral du 2 juin 2026 régit « la ratification populaire sur un nombre limité de changements dans la Constitution » et ne dit jamais lesquels. L'exigence de publication prévue par le décret référendaire antérieur n'a été annulée par personne — elle n'a simplement pas été reprise.

Ce que les paraboles laissent de côté

Deux choses, et elles méritent d'être dites

Haïti n'est pas une école et les Haïtiens ne sont pas des enfants. Cette condescendance vise le pays depuis deux cents ans, et ces récits portent sur un mécanisme, non sur les capacités de quiconque. Ceux qui ont écrit la Constitution de 1987 savaient exactement ce qu'ils faisaient. C'est un document sophistiqué, rédigé par des gens qui venaient de traverser vingt-neuf ans de dictature et étaient résolus à ce qu'elle ne revienne jamais. Ils ont réussi. C'est là qu'est la tragédie : la machine a été bâtie pour qu'aucun homme seul ne puisse tout prendre, et elle fonctionne si bien qu'elle empêche aussi quiconque de gouverner.

Et le serrurier de ces histoires est seul par accident. En Haïti, cette absence sert les intérêts de certains, parfois étrangers, depuis très longtemps. Un pays dépourvu de juridiction capable de statuer sur la légalité d'un décret est un pays commode avec qui signer des contrats.

Chaque article cité ici peut être vérifié dans le texte. La Constitution en vigueur est la charte de 1987 amendée par la Loi constitutionnelle du 9 mai 2011 ; le scrutin de décembre est régi par le Décret électoral du 2 juin 2026, publié au Moniteur, 181e année, numéro spécial no 27. Lorsque cette page dit qu'une chose est absente, cela signifie absente de ces instruments — et non pas seulement inconnue de nous.

Ce document existe d'abord en anglais et en français, ce qui est le mauvais ordre pour un texte sur Haïti. L'édition en créole en est la raison d'être ; elle suivra dès que le créole de la Fondation aura été relu par un comité de locuteurs natifs.